Or, l’heure actuelle comporte cette question capitale : l’Europe va-t-elle garder sa
prééminence dans tous les genres ? L’Europe deviendra-t-elle ce qu’elle est en réalité, c’est -à-dire : un petit cap du continent asiatique ? Ou bien
l’Europe restera-t-elle ce qu’elle paraît, c’est-à-dire : la partie précieuse de l’univers terrestre, la perle de la sphère, le cerveau
d’un vaste corps ? Paul VALERY, La crise de l'Esprit, 1919, pp. 9-10.
Je lisais ces lignes de
Valéry tout en écoutant distraitement les nouvelles à la radio. J'étais assez surpris par la convergence entre la lecture et ce que j'entendais. En effet, pour deux motifs différents, les questionnements de l’écrivain collent à l’actualité.
L’Europe doute d’elle-même. La crise économique mondiale que nous traversons ne fait que la mettre en exergue. En outre, de gigantesques basculements du centre gravité de la
planète sont en train de se produire. A ce titre, on peut puiser dans la pensée de l’auteur des matériaux de réflexion pour une intelligence des mutations en cours. Trois dimensions conviendraient pour ce faire d’être examinées. Primo : l’Europe. Question : de quelle Europe
parle Valéry ? Deuxièmement : la place de l’Europe sur la scène internationale. Question : si elle a pu l’être, est-elle aujourd’hui encore le centre du monde ?
Trois : l’émergence d’aires de civilisation non occidentale va-t-elle conduire à des affrontements ? (J'ai rédigé assez rapidement ; désolé pour les fautes de
frappe)
I L’Europe de Valéry
Quelle Europe ? La citation, qui habille des données géographiques, culturelles,
géopolitiques… d’un langage brillamment littéraire, ne comporte pas d’affirmation décisive.
Les Cahiers posthumes (1957) fournissent néanmoins une piste : des phrases célèbres de
l’écrivain montrent que le critère de l’esprit serait privilégié : « Eh bien, je considérerai comme européens tous les peuples qui ont subi au cours de l’histoire les trois influences que
je vais dire. La première est celle de Rome. Partout où l’Empire romain a dominé, et partout où sa puissance s’est faite sentir, partout où la majesté des institutions et des lois ont été
reconnus. Rome est le modèle de la puissance organisée et stable. Vint ensuite le christianisme. Vous savez comme il s’est peu à peu répandu dans l’espace même de la conquête romaine.
Toutefois, nous ne sommes pas encore des Européens accomplis. Nous devons à la Grèce une méthode de penser qui tend à rapporter toutes choses à l’homme. »
Si c’est la culture qui est retenue, la question est : peut-on délimiter
une civilisation européenne dans le temps et l’espace ? La
réponse n’est pas aisée. La notion de « civilisation » elle-même est déjà ambigüe : désignant globalement un degré de perfectionnement , elle représente un jugement de
valeur. Or toute appréciation de cette nature est par essence difficile à fonder : qu’est-ce qui est civilisé et ne l’est pas ? Tout le monde est le civilisé de quelqu‘un et le
barbare de quelqu’un d’autre pourrait-on presque dire tant les estimations sont contingentes.
Contentons nous de remarquer que la civilisation européenne, comme toute civilisation est
tributaire d’autres puisant chacune ses matières premières de manière diversifiée dans la géographie et l’histoire : perpétuel processus vivant d’échange, de métissage et de
compromis à l’échelon de la planisphère, la civilisation invite au dépassement du cadre local. C’est même sa condition sine qua non d’existence : une culture figée derrière des barrières,
incapable de s’ouvrir aux autres pour se renouveler et innover rétrograderait. Au 15e siècle, les Empereurs chinois, par exemple, choisissent la fermeture au monde et la Chine payera
très cher ce repli à l’intérieur des frontières.
Il y a peut-être à l’instant t des aires culturelles comme le dit Fernand Braudel, mais les
découpages, sont arbitraires et relatifs (il suffit de comparer les multiples cartographies, celles de Braudel, de Huntington, de Chaliand, de Lacoste par exemple : elles ne coïncident
guère). Plus : pour un tracé donné, les limites sont évolutives, et d’autant moins étanches que les moyens de communication, et de transport toujours plus perfectionnés percent tous
les territoires. On ne passe pas abruptement d’une civilisation à une autre comme d’un pays à un autre en franchissant un bureau de douane, c’est un voyage au sein de vastes espaces de
transition culturels.
Tandis qu’au sein d’une même civilisation, l’européenne par exemple, on distingue des
différences d’une très grande complexité (catholiques/protestants…), les mariages mixtes, les diasporas (chinoises, indiennes, vietnamiennes, juives….) les migrations qui n’existent pas certes
à l’époque de Valéry avec l’ampleur d’aujourd’hui, sont à l’origine d’inextricables interpénétrations par-delà les frontières.
Le papier et l’imprimerie qui permettent de diffuser les œuvres de Valéry sont des
inventions chinoises. Les roues du vélo sur lequel Valéry aime faire des promenades pour s’inspirer est une invention qui vient de Mésopotamie, des étoiles du firmament qui font rêver
Valéry portent des noms arabes car elles ont été découvertes par les astronomes musulmans. Dans le même temps, l’influence de la Grèce, de Rome et du christianisme nourrit d’autres
cultures : la musique de Chopin, Mozart, Beethoven et Ravel est appréciée par des mélomanes du monde entier, Les misérables, Roméo et Juliette, Faust, Sigurd Slembe… , les découvertes
scientifiques des Fresnel, Maxwell et Pasteur, les inventions techniques de l’Europe (automobiles, trains, avions…) contribuent à un fantastique patrimoine commun de
l’humanité.
Bien sûr des dominantes culturelles façonnent une civilisation européenne. Mais se laisser
aller à penser qu’il y a un bloc civilisationnel européen monolithique, résultat d’un processus endogène, sourd de surcroît à d’autres cultures, paraît utopique et
réducteur.
II Quelle place de l’Europe dans le monde ?
Les mots de Valery sont écrits en 1919. La date est importante : on se trouve à un
moment de césure caractérisé par deux mouvements inverses qui touchent l’Europe.
D’abord le continent vit son apogée. Il domine politiquement, économiquement et
techniquement la planisphère. Les métropoles européennes, possèdent, à commencer par l’Angleterre et la France, de vastes empires coloniaux comprenant des territoires en Afrique, en
Amérique, en Asie et en Océanie. La construction de dispensaires, d’hôpitaux, d’écoles, de voies ferrées, de pistes et de routes, la scolarisation, la lutte contre les maladies sont présentées
comme des œuvres non seulement civilisatrices, mais encore fédératrices. Cela se traduit par un sentiment (complexe ?) de supériorité que l’on décèle d’ailleurs dans les propos
de Valéry quand il dit : « l’Europe va-t-elle garder sa prééminence dans tous les genres ? »
Ensuite, le mouvement opposé au précédent : la guerre totale d’une sauvagerie inconnue
jusqu’alors que viennent de subir les peuples européens. Des technologies de destruction à grande échelle apparaissent : les mines, l’artillerie lourde, les blindés, les avions de combat et
même les armes chimiques notamment les gaz toxiques. Le coût humain est abyssal : sur 60 millions d’hommes envoyés au combat, 9 millions meurent sur le front, 12 millions sont
blessés et 8 millions deviennent invalides.
La détresse des populations civiles n’est pas quantifiable ; les destructions
matérielles sont vertigineuses. La cruauté inouïe de la Grande guerre traumatise l’Europe et malmène l’idée de mœurs avancées attachée à la notion de civilisation.
Les affres pétrifient l’écrivain. Mais c’est aussi sans doute le paradoxe brutal entre les
deux mouvements, d’une part le rayonnement civilisateur, de l’autre la barbarie, qui l’ébranle. L’Europe est-elle une civilisation « qui tend à rapporter toutes choses à l’homme »
quand-elle peut basculer dans une férocité aussi tragique ? Semble questionner l’ami de Gide.
Vingt ans plus tard, l’histoire bégaie comme si nulle leçon n’est tirée de la précédente
meurtrissure : à la sortie d’une autre guerre terrible, l’Europe souffre de nouveau d’épouvantables pertes humaines et destructions. Les problèmes économiques et financiers sont
considérables. Pire, la découverte des camps d’extermination nazis cause un profond désarroi intellectuel et moral : c’est que la « supériorité technique » ne veut pas dire
nécessairement « civilisation » ; au contraire, l’intelligence, quand elle est source d'arrogance, peut déboucher
sur l'absence de sens. Au pays de Goethe, les atrocités des Josef Mengele et
autres monstres dévoilent que de brillants médecins, exerçant la discipline humaine par excellence, peuvent être de vulgaires techniciens racistes (Dieu merci, nombreux sont les
médecins sur terre qui prouvent leur profonde humanité).
Valéry meurt en 1945.
Epuisée, discréditée, contestée, l’Europe perd ses empires coloniaux.
Si la construction de l’Europe avec le Traité de Rome à la fin des années 1950 réconcilie
les Européens, elle ne parvient pas par contre à ranimer le rayonnement international passé. La part de l’Europe dans le PIB mondial décline, tandis que sa croissance depuis les années 1970
demeure chroniquement insuffisante. Ce n’est pas parce qu’elle est dépourvue d’une identité politique suffisamment forte qu’elle n’arrive plus à bien à peser sur les évolutions du monde.
La cause n’est pas institutionnelle malgré la créativité des juristes : la volonté ne suffisant pas, l’essentiel est ailleurs.
Tout d’abord, il faut constater la baisse du dynamisme de la population qui, au moment où
ses lignes sont écrites, s’élève à près de 500 millions d’habitants (27 Etats membres de l’UE). Parmi les symptômes, la question démographique est sans doute la plus préoccupante. Non seulement
la population européenne vieillit, elle devrait, selon des projections de l’ONU, décroître à partir de 2020.
Le déclin de la population a un impact négatif, outre sur la productivité du
travail comme avertissent des études faites au Japon confronté au problème, mais de manière plus grave encore sur l’innovation scientifique : en effet, si le vieillissement fragilise
l’idéal de changement, la créativité s’aiguise quant à elle au nombre de têtes.
L'Europe souffrant d’un déficit tenace dans le secteur de l’innovation, l’intérêt des
gouvernements et de la Commission européenne pour la question ne peut qu’être salué. Mais la créativité ne se décrète pas. C’est ainsi que les voeux exprimés par le Conseil
européen dans l’agenda de Lisbonne en 2000 resteront lettres mortes : l'Europe ne sera pas en 2010, c’est-à-dire demain, en dépit des efforts, l'économie de la connaissance la plus
compétitive au monde si l’on en croît le palmarès de l'innovation 2008*.
Or l’invention est le ressort de l’influence internationale comme le prouve le rôle moteur
de la révolution industrielle aux 18-19e siècle dans l’essor de l’Europe, caractérisée à cette
époque par une explosion sans précédent d’innovations correlée, on le remarquera, par une démographie jeune et extrêmement dynamique (au début du 19e siècle, la France est le deuxième pays le
plus peuplé derrière l'Europe derrière la Russie).
Le défi majeur de ce XXIe siècle au rang de l’Europe dans le monde doit être traité à la
source : il ne sera pas résolu en ignorant la question démographique. L’ancienne formule de Jean Bodin « Il n’est de richesses que d’hommes » est de ce point de vue
plus que jamais d’actualité.
Le deuxième obstacle à la suprématie de l’Europe est l’apparition de rivaux peu
disposés à lui laisser la place de centre de gravité de la mappemonde.
Tandis que l’Europe fléchit, affaiblie par deux grandes guerres et des excès au cours du
20e siècle, un concurrent la détrône : les Etats-unis accaparent le leadership économique, politique et intellectuel. Que l’envergure de ce pays se fonde sur de nombreux
facteurs, personne ne le discutera pas. On citera entre autres le dynamisme de sa population, son poids industriel et sa puissance militaire.
Mais cela ne suffit pas pour s’élever au rang de hyper puissance. Son rayonnement
culturel est sans doute le fer de lance du prestige
international. L’American way of life : Mac Do, Coca Cola, Microsoft, les films d’Hollywood… , malgré des réserves que suscite l’impérialisme culturel et des aspects dérangeants tels que
la marchandisation à outrance, fascine la planète.
En attirant les cerveaux des quatre points cardinaux, les universités américaines,
Harvard, Berkeley, Princeton, Stanford…, sont aujourd’hui parmi les plus performantes au monde. « Sauf exceptions, les meilleurs étudiants ne choisissent pas de venir dans les universités et grandes écoles françaises, mais
dans la plupart des cas optent, quand ils le peuvent, pour les universités anglo-saxonnes, surtout américaines. La cause n’est pas uniquement
linguistique dans la mesure où l’anglais est généralement étudié ici en première langue vivante…» confie un enseignant d’université vietnamien. Même si elle est anecdotique, il ne faut pas
sous-estimer le poids de l’observation : aujourd’hui, le modèle en Asie, comme ailleurs sur le globe, n’est pas européen, mais américain (et plus largement
anglo-saxon).
Pourtant, l’idéalisation ne peut être de mise. Le système américain porte en germe
des risques non négligeables de déclin : hyper militarisation, fonction de gendarme mondial épuisante, contradictions et violences sociales, individualisme, matérialisme à outrance,
mentalités hédonistes, vision des affaires à court terme, spéculations déraisonnables… impulsent l’affaiblissement qui débute avec la guerre du Vietnam et la crise économique des années
1970. Certes, les capacités d’adaptation et de rebonds états-uniennes
ne doivent pas être sous-estimées ; mais les problèmes persistent.
La mauvaise gouvernance de l’Amérique éclate au grand jour l’an dernier avec son
effondrement financier et économique sans précédent qui prend une ampleur mondiale. La crise est à l’heure actuelle très grave, mais l’important est ailleurs : elle révèle surtout
les transferts de richesse vers l’Asie : 3e puissance mondiale par son PIB, représentant plus du cinquième de la population mondiale, portée par une croissance très soutenue, la
Chine en particulier possède aujourd’hui la première réserve de devises étrangères au monde (en dollars, euros et yen) avec environ 2000 milliards de dollars dont 750 placés en bons du
trésor américains.
En tant que financier de la planète, elle devient incontournable : le moment phare du
G20 réuni voici quelques semaines n’est rien d’autre que la rencontre Hu Jintao – Barak Obama soulignent les spécialistes en relations internationales.
Quant à savoir si la Chine deviendra l'Hyperpuissance "Centre du Monde", celà dépend moins
de sa volonté propre, que du jeu des rapports internationaux dont elle saura ou pas tirer partie. Pour le moment, elle a pleinement conscience de ses fragilités économiques : elle
sait que sa modernisation, « une œuvre de longue haleine » pour reprendre les mots de Deng Xiaoping, nécessite la continuation d’importants efforts sur le long terme. Outre
son refus catégorique d’assumer un quelconque leadership qui éparpillerait ses forces, outre son opposition à l’idée des Etats-Unis d’un G2 sino-américain susceptible d’engendrer des
malentendus auprès de ses partenaires, elle déploie tranquillement sa « diplomatie asymétrique » tenant compte des inégalités planétaires (notamment face à la puissance américaine) ;
tissant de bons rapports tous-azymuts (retour à des relations apaisantes avec l’administration Obama et Taïwan), Beijing veut se concentrer sur deux tâches : la stabilité
régionale (Asie du Sud-Est + Asie du Nord-Est) et intérieure (Tibet…) ainsi que la prospérité domestique.
Toujours est-il que selon l’ancien premier ministre de Singapour Lee Kuan Yew, même
si la Chine ne souhaite pas acquérir de rôle de premier plan, son poids deviendra tel que la relation américano-chinoise sera la plus importante connexion diplomatique à la fin du XXIe
siècle**.
L’Europe, dans la crise de l’ampleur que la planète traverse, est restée en
retrait : alanguie par sa démographie, écartée par des divisions, affaiblie par ses occlusions sociales, est-elle un des centres d’influence de la planisphère ? Très
probablement. Mais en tous les cas, il lui est difficile d’être aujourd’hui « le cerveau d’un vaste corps ».
III Entre conflit et espoir…
Premier point. Est ce que l’affaiblissement de l’Occident va le conduire à des
crispations identitaires et à chercher des solidarités culturelles (dans le cadre de l’OTAN par exemple) en vue d’éliminer tout concurrent dans le monde qui pourrait contester son
influence ? Inversement, le déclin de l’Europe va-t-il inciter des groupes non occidentaux à s’unir pour la défier ?
Nous n’adhérons à aucune des thèses.
Ces visions d’extrêmistes s’organisent notamment autour de la rhétorique de Samuel
Huntington du choc des civilisations. Exposée pour la première fois en 1993 dans un article de Foreign Affairs***, elle appelle une réserve extrême car l’histoire montre que le
facteur déterminant des conflits n’est pas le substrat culturel, mais d’autres variables au première desquelles l’accès privilégié aux ressources, paramètre conditionné par la géopolitique et
l’enjeu économique. Exemple : le contrôle des gisements pétroliers, les oléoducs/gazoducs et la sécurisation des voies d’acheminement dans le golfe d’Aden expliquent aujourd’hui,
quels que soient les prétextes officiellement affichés, la guerre en Irak et en Afghanistan (Dans cette perspective, on remarque l'implication de pays non occidentaux, très concernés par
la question énergétique (Corée et Japon), qui envoyèrent également des unités en Irak).
Il suffit pour s’en convaincre : 1) de considérer dans l’histoire les affrontements
au sein d’une même civilisation souvent plus barbares que des guerres contre des peuples lointains (on a évoqué plus haut quelques unes d’entres elles) ; 2) d’observer en outre, à l’heure
de la mondialisation, l’explosion des échanges planétaires que ce soit dans le domaine commercial, financier, social… qui ignorent tout découpage civilisationnel.
Outre l’irrationnalité, la définition de Huntington est politiquement dangereuse : née
d’une vision paranoïaque et occidentalocentrique des relations internationales, elle segmente le globe en blocs antagoniques diabolisant chacun les cultures qui ne sont pas les
leur. Par là, elle justifie des méfiances qui exacerbent des rapports de force et d’instrumentalisation dans les relations internationales.
A l’intérieur des frontières, la peur des « cultures autres » à l’étranger
se prolonge en prenant le visage du « péril de l’autre » sous la forme de xénophobie : le face-à-face entre identités peut se traduire, comme à l’époque du Maccarthysme de la chasse
aux sorcières contre les communistes, par la mise en place dans les Etats de structures de répression et de ségrégation contre les individus ethniquement originaires d’espaces considérés
comme inamicaux ou potentiellement inamicaux.
Le patriotisme peut générer des débordements inquiétants, comme l’atteste
l’augmentation aux Etats-Unis des violences contre les musulmans après les faits du 11 septembre 2001.
Postuler que la culture est le facteur polémogène déclenchant, conduisant à des
solidarités sources de turbulences mondiales, revient à écarter/dissimuler des motivations beaucoup plus déterminantes comme les problèmes d'argent.
Deuxième point. Le réveil d’identités non européennes va-t-il se traduire par la
régression de la civilisation de l’Europe ? Fruit d’une lente et solide maturation, la civilisation n’est pas une donnée qui fluctue au gré des circonstances, de même qu’elle ne vit pas
en en fonction de visions irréconciliables sur la scène internationale.
Sur le plan de la pérennité, ce n’est pas parce que des zones culturelles non européennes
du monde sortent du sommeil que subitement la civilisation européenne va être rayée de la carte, disparition qui serait accélérée par un quelconque cycle de fléchissement économique
ou politique.
La continuité découle non seulement de motifs structurels, une civilisation se caractérisant justement par sa résistance à l’épreuve du
temps car elle prend appui sur une multitude de supports. Mais encore de facteurs dynamiques, ses éléments se fondant dans d’autres sociétés qui les adoptent et les transmettent :
« Les civilisations, dit Braudel, sont des réalités de très longue durée.» (Histoire de civilisation : le passé explique le présent, L’Encyclopédie française, 1959). Or,
on a eu l’occasion de l’évoquer, la culture européenne dispose des fondations suffisantes pour durer.
Il est vrai que les civilisations à ambition universelle vivent l’angoisse du reflux : sans
influence planétaire, amputées d’une partie de ce qu’elles considèrent comme leur propre chair, elles se condamneraient pensent-elles.
Certes, Valéry dénonce la duplicité européenne. Mais son engagement n'est pas
clair : il fait quand même sienne cette pensée binaire quand il n'envisage pour l’Europe que deux bornes : soit ordonner le globe, soit disparaître réduite à une simple localisation sur la planisphère. Or, à bien regarder, cette représentation hégémonique est belligène, le désir de suprématie
conduisant le plus souvent à la violence.
A ce titre, on peut s’étonner que l’opinion soit exprimée au moment même où l’écrivain
déplore la guerre et s’interroge sur le destin de la civilisation en raison des barbaries perpétrées.
On remarque du coup la hiérarchisation que l’intellectuel, sans doute prisonnier du
malentendu ethnocentrique, semble établir inconsciemment entre les cultures, à savoir la primauté de la civilisation européenne, quand il s'interroge sur la durabilité de la « prééminence
dans tous les genres », occultant, on l’observe en passant, les effets prédateurs de cette domination, d’ailleurs appelée « mission civilisatrice »
par la France au cours des expansions
coloniales.
En effet, ce narcissisme ne serait pas angoissant si généralement il ne va de pair avec des
sentiments dépréciateurs à l’encontre des cultures autochtones et leur population où l’Autre n’apparaît pas seulement différent, mais aussi inférieur. Avec pour corollaire la diabolisation du
métissage particulèrement flagrante au temps du colonialisme (sous le vernis, le raisonnement teinté par un univers mental raciste**** est schématiquement le suivant : la culture/race
européenne étant supérieure et la culture/race indigène inférieure, le mélange conduit à une dégradation de la culture/race supérieure : il faut donc le
combattre).
Le caractère relatif voire illusoire de la supériorité de l'Europe, Valéry semble, dans la
dernière phrase, vouloir le mettre en avant à travers l'emploi du verbe "paraître" lié à l'idée d'apparence. Mais la relativité est amoindrie par la tournure interrogative de la phrase :
quoique atténué, le thème de la suprématie demeure. On semble oublier, que derrière l'ascendant technique colonial, des valeurs morales, des modes de pensée et d’organisations sociales
raffinés, typiquement locaux, perdurent. En effet, la sphère n’est pas dotée d’une seule perle, mais d’une multitude qui se complètent.
Dans ce qu’il convient d’appeler l’ex-Indochine française par exemple, les Vietnamiens,
très attachés à leurs traditions, continuent à vénérer dans leur maison les génies du foyer et à savourer pendant les moments de détente les vers du Kiều de Nguyễn Du ou ceux de Nguyễn Đình
Chiểu. L’écrivain qui s’inquiète de la fin des civilisations aurait-il pensé que les cultures n’ont pas survécu à l’intrusion de l’Europe ?
Entre extinction (« un petit cap du continent asiatique ») et
hégémonie (« le cerveau d’un vaste corps »), n’y aurait-il pas une voie de coexistence harmonieuse entre les cultures ? Est-ce possible quand des civilisations ont des
aspirations messianiques susceptibles d’entrer en collusion avec des cultures qui n’accepteront pas d'être rabaissées ?
Oui, aujourd’hui et demain, en raison de la mondialisation des échanges dynamisée par
les innovations technologiques : 1) les hommes se connaissent mieux et coopèrent de plus en plus entre eux, forgeant des solidarités d’un bout à l’autre de la terre, par-delà les
différences culturelles, dans une forme de « transhumanité » ; 2) les individus mieux informés perçoivent la relativité des vues : les pensées universalistes sont amenées à
refréner leur activisme et à prendre en compte le pluralisme ne serait-ce que pour être entendues et ne pas se discréditer . En effet, pourquoi, par exemple, une valeur occidentale telle
que l’individualisme devrait-elle conduire nécessairement au "clash" si elle n’est pas imposée à des sociétés qui n'en veulent pas ?
Enrichissant, le réveil d’aires civilisationnelles non européennes, il faut le dire et on
l’a dit, peut être bénéfique à l’Europe. Il ne faut pas confondre cette éclosion émancipatrice ouverte sur la mappemonde et le futur avec le repli identitaire. Découlant le plus souvent
de rapports inégalitaires, par exemple entre déshérités et élites corrompues au sein de certaines sociétés, le repli identitaire, n’est pas un processus culturel, mais socio-politique : c’est
un communautarisme orienté vers un passé mythique ou magnifié en guise de refuge contre les abus verticaux. La culture, souvent revendiquée comme ciment, n'est qu'un paravent,
tandis que d'autres valeurs interviennent dans les faits pour unir : l'origine ethnique, les conditions économiques... Le repli identitaire conçoit le monde de manière manichéenne. D'un
côté : les bons (les membres de la communauté) ; de l'autre : les mauvais (ceux qui n'en font pas partie). C’est une défense de groupe exclusive.
Au contraire, favorisé par l’émergence d’un monde multipolaire, le réveil culturel
est une dynamique d’ouverture : fondé sur le respect, il favorise l’enrichissement mutuel. Si la contribution des cultures étrangères permet de renouveler d’innombrables secteurs de la
civilisation européenne : arts, sciences, philosophies…., l’apport de l’Europe, dans l’autre sens, est tout aussi fécond. De nouvelles façons de
penser, de nouvelles sciences, de nouvelles techniques, les allers-retour offrent la possibilité de projets communs, et partant d’une nouvelle approche de l’identité et de renforcement de la
compréhension entre les cultures. Il s’agit d’une vision du monde fondée sur la raison, l’équilibre et la diversité. A partir de ces bases peuvent être bâties des relations de
confiance entre les peuples nécessaires au bien-être de toute l’humanité.
De ce point de vue, l’épanouissement des cultures, qu’elle soit européenne, américaine,
africaine, arabe, hindoue, juive orthodoxe …, l’amplification des échanges entre érudits et sages, entre universités, entre écoles, entre étudiants, entre collègues de travail dans les
firmes transnationales, entre familles, entre individus devraient s’analyser, non comme un risque, mais un facteur de paix. Car répétons le, ce ne sont pas les cultures qui sous-tendent les
dangers comme dans l’imagination cauchemardesque post-guerre froide de Huntington, mais les obscurantismes qui stimulent le narcissisme, le besoin de domination et le repli identitaire,
empêchant en fin de compte la communication.
Pour paraphraser J. F. Kennedy on dira : « Ce sont les civilisations qui
devront mettre un terme à la guerre, ou la guerre mettra un terme aux civilisations » (Il dit « "Mankind must put an end to war or war will put an end to
mankind »)
bruno kermarec
(***) http://history.club.fatih.edu.tr/103%20Huntington%20Clash%20of%20Civilizations%20full%20text.htm
(****) Jacques Tarnero, Le racisme, Editions Milan (Toulouse), 2007. Dispo à la BU de Sciences Po Paris.